A la Paillade, à Montpellier : «On donne du temps, on partage nos compétences pour les autres»

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«En restant là, à discuter ensemble, vous risquez de ramener le virus chez vous et de tuer vos parents.» Voilà ce que Hamza dit aux jeunes qu’il aperçoit encore dans les rues de La Paillade, au nord de Montpellier. «C’est une phrase choc pour qu’ils prennent conscience des risques qu’ils font prendre aux autres. Quand on évoque la mort de leurs parents, qui peuvent avoir une santé fragile, ça les fait réagir.» Hamza, 37 ans, militant associatif, a décidé de s’activer pour ce quartier par cœur. Et il n’est pas seul. «On est une demi-douzaine, on s’organise au jour le jour. On parle aux jeunes, on aide ceux qui sont malades et ceux qui ne peuvent pas sortir. On se met à leur service pour assurer leurs courses ou leurs démarches administratives. D’autres préparent ou offrent des repas…»

«Maraudes de nuit»

Les bonnes volontés s’organisent. Mohssin, ingénieur de 44 ans, assure avoir mobilisé un groupe d’une centaine de personnes : «On aide les voisins à régler leurs problèmes quotidiens d’électricité, de plomberie, de courrier, d’informatique… On épaule ceux qui ont une société dans leurs démarches pour gérer la crise, on effectue des maraudes de nuit pour venir en aide aux SDF… On donne du temps, on partage notre réseau et nos compétences pour les autres. C’est la bienveillance et la fraternité qui unit notre groupe. Un bien pour un mal.»

Les professionnels de santé du quartier se sont eux aussi organisés en créant un groupe WhatsApp afin d’optimiser l’aide aux habitants. «C’est un infirmier qui a eu cette idée», raconte Abdelkader El Marraki, médecin biologiste et patron d’un laboratoire d’analyses implanté à La Paillade. «Plus de 50 professionnels ont rejoint ce groupe : médecins, kinés, pharmaciens… Il nous permet d’échanger des informations sur la maladie, le confinement, le matériel disponible, mais aussi sur les malades isolés, les tests de dépistage ou de savoir où trouver des masques… Cet élan de solidarité sera utile au quartier, je ferai tout pour le pérenniser.»

Crise sanitaire du coronavirus.Dr Abdelkader El Marraki, centre d'analyse médicale de la Paillade, à Montpellier, le 26 mars 2020.

Le docteur Abdelkader El Marraki du centre d’analyse médicale de la Paillade qui participe au groupe WhatsApp du personnel médical. Photo David Richard. Transit pour Libération

«Aujourd’hui ils me remercient»

Impliqué dans une association cultuelle gérant une mosquée, Abdelkader El Marraki raconte qu’il a vu poindre la crise dès les premiers signes, il y a un mois et demi : «Dans notre mosquée, la prière du vendredi rassemble jusqu’à 1 500 fidèles. J’en ai profité pour parler de l’arrivée de la pandémie, et expliquer les gestes barrière.» Mais à l’époque, ces messages n’ont pas forcément été bien perçus par les fidèles. «Je leur parlais d’un ennemi invisible, raconte-t-il. Certains ne comprenaient pas que j’intervienne ainsi, ils me répondaient que Dieu voulait nous éprouver en envoyant ce virus, qu’il fallait s’en remettre à la providence. J’ai fait l’objet de remontrances, parfois d’agressions verbales. Un jeune est devenu furieux parce que j’ai refusé de lui serrer la main.»

Pourtant, explique Abdelkader El Marraki, fermer les lieux de culte devenait urgent : «Les prières sont l’occasion de milliers d’embrassades, les chapelets passent de mains en mains, explique-t-il. A Montpellier, nous avons été parmi les premiers à fermer notre mosquée. Et moi, je ne tends plus la main depuis un mois. Les gens le prenaient mal mais aujourd’hui ils me remercient.» Chacun aurait pris conscience des risques liés au virus. Ou presque. «A La Paillade, il y a encore des jeunes dehors, déplore le biologiste. Derrière les rideaux de fer, dans les bars à chicha, certains continuent à défier le confinement avec désinvolture. Mais leur dire de rester cloîtrés à cinq ou six dans un appartement de 30 m², sans balcon, c’est difficile. D’autant qu’ici, dans le quartier, on est toujours isolés. Le confinement, c’était déjà avant…»

«On ne sait pas se parler de loin»

Dans les appartements pailladins, il n’est pas rare que trois générations se côtoient. Les maladies chroniques (hypertension, diabète, insuffisance respiratoire…) sont fréquentes chez les plus âgés. Et les messages de prévention, en temps ordinaire, passent difficilement. Souad Sebbar, la déléguée du préfet dans ce quartier, se réjouit donc de voir les consignes «globalement» suivies : «La Paillade, c’est une petite ville de 30 000 habitants qui n’a pas l’habitude de vivre à l’intérieur. Pourtant, le confinement comme le couvre-feu sont plutôt bien respectés. Des commerces alimentaires ont même organisé des distances de sécurité avec des bancs ou des cagettes.»

Reste que faire respecter certains gestes barrières semble plus difficile ici. «J’ai réalisé que dans le quartier, on ne sait pas se parler de loin. Nos discussions deviennent vite passionnées, ça attire les corps, plaisante Nourdine Bara, auteur et organisateur de rencontres culturelles. Quand des groupes de copains se croisent, tout le monde s’embrasse. Ça ressemble parfois à de véritables mêlées !» Ceux qui aujourd’hui n’entendent pas les messages de prévention comprendront demain leur réelle portée, prédit Nourdine Bara : «Dans cette grande famille, quand l’un de nous tombera, quand le quartier pleurera ses premiers morts, personne n’y sera insensible.»

Sarah FingerSource : liberation