Les corps confits #4 : gymnastique oculaire et souplesse des annulaires avec Marion Carriau

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A tous les comédiens, metteurs en scène ou réalisateurs qui se refusent à créer leurs pièces ou films en «conf call» sur Zoom, FacebookLive ou Facetime, la meilleure solution que Libération ait à vous proposer est encore d’interpréter tous les personnages de votre œuvre vous-même. Sur ce terrain peu balisé, la plus ancienne des danses indiennes – cette danse narrative et dévotionnelle qu’on appelle «bharata natyam» – se révèle être la meilleure alliée DIY des artistes confinés, puisque vous vous débrouillerez tout seul en interprétant à la fois dieux, dévots, montures, et on en passe du beau monde. Sa technique de morphing proche de la pantomime exige entre autres une déroutante expressivité des yeux, comme nous le rappelle la danseuse contemporaine et chorégraphe Marion Carriau, biberonnée à la pratique et devenue, en quelques années, une grande gymnaste oculaire. Et voilà que s’ouvre devant vous un terrain de jeu inouï, rempli de nouveaux défis musculaires à tester depuis votre lit. Attention, féerie.

♦ Munissez-vous d’un petit sceau.

♦ Positionnez vos avant-bras et vos mains à l’horizontal sous le menton comme si vous les posiez sur une table et tentez, sans jamais bouger la tête, de regarder complètement à droite, puis complètement à gauche, en haut et en bas, et ensuite en diagonale, en forçant un peu sur vos orbites. Puis, emparez-vous délicatement du petit sceau, vomissez pudiquement dedans, et repositionnez-vous. «Oui, l’œil est un muscle à entraîner, quand on n’est pas habitué ça peut faire un peu mal», concède Marion.

♦ A l’aide du pouce et de l’index de chaque main, écartez vos paupières mobiles de manière à pouvoir rouler les yeux dans leurs orbites. «Ça fait un peu pleurer mais c’est normal.»

♦ A cet instant, levons donc cette brume latente qui obscurcit de son voile le ciel de la pensée : à quoi ça sert vraiment si l’on n’est pas danseur ou comédien ? A détendre vos nerfs optiques entre autres et «le travail de dissociation est génial pour travailler la concentration».  

♦ Enfin rassuré sur le sens profond donné à vos journées, approchez chacune de vos mains de vos oreilles, à environ 5 centimètres comme si vous souhaitiez les couvrir et glissez – sur un axe uniquement latéral – votre oreille droite vers votre main droite (de même à gauche évidemment) sans jamais incliner l’oreille vers votre épaule. «La danse occidentale, à part certains ballets classiques, ne mobilisent jamais ces zones. Donc oui c’est superdur.» Mais rien à voir en regard du cours avancé qui consiste par exemple à twerker des sourcils.

♦ Comme vous n’en êtes pas là, bande de nazes, occupez-vous déjà de redonner vie à vos doigts tout potelés en positionnant «vos deux mains face à face au niveau de votre visage, et en baissant vos deux annulaires à l’horizontal. Ils doivent venir se toucher et former un angle droit avec vos autres doigts, qui eux sont restés parfaitement droits»Les pianistes et joueurs de komboloï seront avantagés dans cet effroyable défi. «Puis on vient presser le pouce et l’index pour la position de la fleur de lotus, et on alterne… Non… On peut aller moins vite, si tu veux.»  

♦ Il n’est pas impossible qu’en cet instant surgisse l’image, non pas de la déesse Saraswathi mais celle, extrêmement traumatisante, du petit Danny Torrance articulant son index devant le miroir dans Shining de Stanley Kubrick ou, en version bonne ambiance, celle du petit E.T. chantonnant «maaaaiiiison» (de la même voix que Danny, d’ailleurs) chez Steven Spielberg.

♦ Pour calmer votre crise d’angoisse, raccrochez poliment et reprenez le tuto numéro 2 «yoga de l’énergie».

Ève BeauvalletSource : liberation