Mots d’ordre, mots de désordre : voyage à travers les slogans de 1968

Politiques, poétiques, absurdes, audacieux, transgressifs, drôles… Les slogans de 68 sont très nombreux, et souvent anonymes. Impossible de savoir qui ils représentent vraiment. «Les slogans, a priori, c’est ce qui est crié dans les rues, dans les manifestations. Autrement dit, c’est quelque chose de collectif. Or les graffitis qu’on a retenus de 1968 n’expriment souvent que des souhaits individuels», note l’historien Christian Delporte, coauteur entre autres de l’ouvrage Images et sons de Mai 68 (éd. Nouveau-Monde, 2011). Et cette remarque vaut notamment pour un des slogans les plus célèbres de cette année-là : «Sous les pavés, la plage», «pensé par deux “pubards” qui l’ont inscrit partout dans le Quartier latin et qui a été un des derniers graffitis enlevés» (lire encadré).

«Sous les pavés, la plage»
C’est un certain Bernard Cousin qui serait à l’origine de ce très célèbre aphorisme (dont la paternité a aussi été revendiquée par l’écrivain Jean-Edern Hallier). Etudiant en médecine et collaborateur d’une agence de pub, Cousin a d’abord proposé de réaliser un graffiti «Il y a de l’herbe sous les pavés» à son ami publicitaire Bernard Fritsch (qu’on appelle «Killian»). Selon le récit de Cousin, les deux jeunes hommes font évoluer la formule en ajoutant la plage, en référence à la couche de sable qui se trouve sous des pavés déterrés par les manifestants. Fritsch bombera ensuite ce graffiti sur la place du Panthéon puis une centaine de fois ailleurs dans Paris.

Les rues deviennent rapidement des espaces de revendication géants que tout un chacun peut s’approprier. Quitte à ne s’adresser à personne (ou presque) ! 17 des formules de notre liste débutent par le pronom «je»… dont «Je suis con», «Je joue», ou «Je n’ai rien à dire» ! On retrouve aussi à Nanterre un message vraisemblablement destiné à un prof de géographie nommé Jean Bastié : «Eh ! Bastié, tu rigoles ?» Comme le résument dès 1968 Walter Lewino et Jo Schnapp dans l’Imagination au pouvoir, «il n’était pas facile de discerner, parmi cette logorrhée graphique, ce qui était spontané de ce qui relevait encore des automatismes militants et passéistes, voire du folklore étudiant». Une grande partie des slogans de 68, non signés, restera ainsi l’œuvre «spontanée» (une notion qui rencontre alors son petit succès) d’anonymes tantôt revendicatifs tantôt moqueurs.

«Nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui.»
A la Sorbonne (dans le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes génération, de Raoul Vaneigem).

Mais pour certains, «l’imagination au pouvoir» est un mantra politique qui a été théorisé bien avant le printemps. Une émulation converge en effet autour d’un petit groupe de révolutionnaires créé par Guy Debord en 1957 : l’Internationale situationniste. Inspirés du surréalisme et du dadaïsme, ses membres entendent être le «rouage entre le politique et l’artistique». Un an avant les événements de 68 est publiée la Société du spectacle, essai-phare de Debord. D’ailleurs, le «spectacle» et la «marchandise», nouvelle forme de tyrannie, auront leur place dans la liste des graffitis. L’inscription «La marchandise est l’opium du peuple», apparaît fugacement sur le mur d’une succursale de la BNP, est-il raconté dans l’Imagination au pouvoir.

«Ici spectacle de la contestation. Contestons le spectacle.»
A la Sorbonne.

Les situationnistes, qui vont occuper la Sorbonne pendant un temps, s’opposent à la société de classes et de consommation («Consommez plus, vous vivrez moins»), ils entendent changer le monde et leur slogan fétiche à cette époque (rendu célèbre par une photo d’Henri Cartier-Bresson) est «Vivre sans temps mort, jouir sans entraves», qui aurait été inventé par Christian Sébastiani, un sympathisant des «situs». Parmi les autres figures de ce groupe qui ne dépassa jamais une quinzaine de membres, citons Raoul Vaneigem, dont le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, paru en 1967, fait alors référence, et Mustapha Khayati, auteur de De la misère en milieu étudiant, qui va se diffuser d’université en université à partir de 1966.

Pour le sociologue Jean-Pierre Le Goff, qui a participé aux journées de Mai avant d’en devenir critique, «les “situ” exprimaient une rage qui était celle de l’adolescence : le fantasme de la toute-puissance, le rêve, la révolution, la révolte contre l’autorité». Il décrit ce groupe ultra-minoritaire comme les «étoiles filantes du mouvement».

«Pour ceux qui, comme les situationnistes, avaient depuis longtemps théorisé la nécessité d’une critique radicale de la société marchande et des appareils syndicaux et politiques de la gauche, les journées de Mai ont été une aubaine. Ils ont profité de leur expérience de la critique et de leur maîtrise des techniques de communication pour baliser les itinéraires des manifestations de slogans singuliers, qui participaient plus d’une esthétique de la dissension que de la propagande habituelle.» Alain Schnapp, postface de l’Imagination au pouvoir (Walter Lewino et Jo Schnapp, éd. Allia, 1968).

En février 1968, un autre groupe se crée autour de René Riesel, Gérard Bigorgne et Patrick Cheval : ce sont les «Enragés de Nanterre», la tendance libertaire dure qui se détache du «Mouvement du 22 mars». Leur nom est inspiré des sans-culottes radicaux de la Révolution française. «Enragez-vous !» est-il ordonné sur un mur de Nanterre.

En 1998, Riesel se souvenait dans Libé : «Extrémistes nous sommes : nous avons rompu avec l’anarchisme, nous nous posons en ennemis déclarés des trotskistes et des pro-Chinois. Personne ne s’y trompe : nous nous reconnaissons dans les thèses situationnistes.»

«La théorie est dans la rue, elle s’écrit sur les murailles : c’est le 6 mai que les inscriptions murales, inaugurées par les Enragés à Nanterre, se généralisent dans Paris», René Riesel (devenu éleveur de moutons) dans les colonnes de Libé en 1998.

Ainsi, mi-mai, les Enragés se fédèrent avec les situationnistes… Mais avant de quitter Nanterre, le 17 mai, le groupe va parsemer l’université de nombreux graffitis, dont certains sont signés : «Professeurs, vous êtes vieux… votre culture aussi», «Les syndicats sont des bordels», «L’ennui est contre-révolutionnaire», «Prenez vos désirs pour la réalité», «Faisons nos affaires nous-mêmes», «Nous sommes des rats et nous mordons»

«Plus je fais l’amour, plus j’ai envie de faire la révolution. Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour.»
A la Sorbonne.

Dans le Quartier latin, les discussions et les débats sont partout et personne – pas même les plus politisés – ne parvient à imposer de ligne directrice. Mai 68, «c’était une marmite bouillonnante», se souvient Jean-Pierre Le Goff qui évoque «la catharsis» qui s’opère alors : «Les passions et les contradictions accumulées dans le monde d’avant explosent dans le monde adolescent.» Alors même que les grèves et les occupations d’usine se multiplient partout en France, on a même l’impression rétrospectivement que la parole ouvrière peine à se faire entendre. Ce sont les jeunes qui tiennent le haut de l’affiche : «On ne comprend pas le caractère de Mai 68 sans comprendre qu’on voit pour la première fois le surgissement d’une classe d’âge», souligne encore Jean-Pierre Le Goff qui considère que des acteurs plus âgés, issu des rangs du PC ou de l’Unef «vont donner une coloration politique, mais la masse des gens, comme moi au départ, a tout de même grandi dans le “tout tout de suite”».

«Déculottez vos phrases pour être à la hauteur des sans-culottes.»
A la Sorbonne.

Les discussions à bâtons rompus sont plus efficaces que les directives des organisations. «Jamais, malgré la tentation de brider ici ou là les débats, la parole n’avait été aussi libre, remarque l’historien Alain Schnapp dans la postface de l’Imagination au pouvoir. Certes, les groupuscules les mieux organisés s’employaient à vanter leurs recettes révolutionnaires, mais ils ne réussirent pas à imposer quoi que ce soit, ni à canaliser le fleuve de la contestation». Signe des temps, les mots «libre» ou «liberté» reviennent dans 23 des slogans que nous avons retenus. Morceaux choisis : «Chacun est libre d’être libre», «Un homme n’est pas stupide ou intelligent : il est libre ou il n’est pas», «La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini» (citation attribuée à Bakounine).

Et où sont les femmes ? Si on les voit défiler, les femmes sont assez peu mises en avant, et d’ailleurs, les revendications féministes n’apparaissent pas spécialement parmi les mots d’ordre. On compte seulement deux occurrences du nom «femme» dans nos slogans («Jamais les femmes n’ont été plus belles ni plus fières» ou «Jeunes femmes rouges toujours plus belles»). On remarquera, à Censier, une formule signée d’un mystérieux «Comité des femmes en voie de libération» : «Luttons contre la fixation affective qui paralyse toutes nos potentialités» et un autre slogan, à Nanterre, est le fait des «filles enragées» : «L’aptitude de l’étudiant à faire un militant de tout acabit en dit long sur son impuissance.»

Source : liberation
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